XINJIANG


XINJIANG
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Le pays que les Occidentaux appelaient le «Turkestan chinois» est devenu en 1884 la province chinoise du Xinjiang et constitue, depuis 1955, l’une des cinq «régions autonomes» de la république populaire de Chine: la région autonome ouïgoure du Xinjiang. Les oasis et les déserts de cette vaste région de Chine occidentale ne sont donc intégrés de façon permanente à l’État chinois que depuis le XIXe siècle. Mais la pénétration militaire et commerciale chinoise, bien qu’intermittente, y est beaucoup plus ancienne. Le Xinjiang occupe une place à part dans le monde chinois. Peuplé principalement de minorités ethniques (Turcs Ouïgours, Kazakhs), il a été le siège jusqu’en 1949 de conflits entre ces minorités et la politique centraliste du gouvernement (impérial ou républicain). Le régime populaire instauré en 1949 a tenté de mettre fin à ces conflits en pratiquant une politique d’autonomie régionale. Toutefois, le Xinjiang était en même temps, depuis le XIXe siècle, l’objet des convoitises russes, auxquelles Staline n’avait pas renoncé et que le conflit sino-soviétique avait ravivées depuis 1960.

Mais la normalisation des relations sino-soviétiques entreprise au cours des années 1980 a mis un terme à cette tension; par contre, les problèmes intérieurs demeurent: «nationalismes» ouïgour et kazakh, état de sous-développement d’autant plus mal ressenti que les provinces orientales de la Chine sont en plein essor.

Le milieu naturel

La plus occidentale des régions de la Chine, le Xinjiang, en est aussi la plus vaste unité administrative (1 646 900 km2) et, avec 15 155 778 habitants au recensement de 1990, la moins densément peuplée (9,2 hab./km2), après le Tibet (1,8 hab./km2) et le Qinghai (6,2 hab./km2).

Le Xinjiang est constitué de deux immenses bassins (ou hautes plaines) séparés par la partie orientale d’un des systèmes montagneux les plus vastes du monde, la chaîne des Tianshan, qui s’allonge sur quelque 1 500 km d’ouest en est, sur une largeur de 200 à 300 km. Les Tianshan sont formées de horsts gigantesques (de 4 000 à 5 000 m d’altitude; matériel cristallin et métamorphique calédonien et hercynien) constituant quatre lignes de faîte qui se succèdent du nord au sud, séparées par de profondes vallées longitudinales, fossés tectoniques, dont les deux plus remarquables sont la vallée de l’Ili (Yili) à l’ouest, qui occupe environ 9 000 km2 à 700 m d’altitude moyenne, et la fosse de Tourfan à l’est, qui se creuse à plus de 150 m au-dessous du niveau de la mer et qui s’étend sur 4 000 km2. Par leur altitude et leur orientation, les Tianshan sont la région la mieux arrosée du Xinjiang, avec 400 à 700 mm annuels apportés par les vents d’ouest en été; mais c’est là un total encore bien médiocre, aussi la forêt n’y occupe-t-elle qu’une place limitée: forêt de mélèzes sibériens, puis de sapins, entre 1 800 et 2 500 m, à laquelle succède la prairie alpine, tandis que tout l’étage inférieur est occupé par une steppe buissonnante à genévriers.

Les deux immenses bassins qui s’étendent au nord et au sud des Tianshan sont des dépressions tectoniques de l’ère primaire dont la subsidence est allée en s’accélérant à partir du Tertiaire: le socle est enfoui à 8 et même à 12 km de profondeur sous le matériel secondaire et tertiaire recouvert de dépôts quaternaires, puis de sables et de cailloutis plus récents.

Au nord, le bassin de Dzoungarie couvre 380 000 km2 et s’abaisse d’est en ouest, de 750 m à 190 m au lac Ebi Nor; au centre du bassin s’étend un désert de sable bordé de cônes de déjection où apparaît une formation végétale discontinue avec prédominance d’armoise, à laquelle succède plus haut une végétation steppique. Les deux brèches ouvertes à l’ouest dans le puissant encadrement montagneux de la Dzoungarie, la vallée de l’Irtych et surtout le défilé des portes de Dzoungarie, permettent le passage de courants d’ouest qui apportent quelques pluies d’été (total annuel: de 250 à 300 mm); mais le climat y est rude: les hivers sont longs et rigoureux (moyenne de janvier: face=F0019 漣 15 0C) et les étés courts, la moyenne de juillet ne dépassant pas 20 0C.

Au sud, le bassin du Tarim est plus vaste et plus élevé (près de 500 000 km2 à 1 000 m d’altitude moyenne), et les massifs des Tianshan au nord, du Pamir (7 000 m) à l’ouest et des Kunlun au sud lui font un écran climatique, si bien que le total annuel des précipitations y est inférieur à 100 mm, pour se réduire pratiquement à néant au cœur du bassin, tandis que le régime thermique en traduit l’extrême continentalité (moyenne de janvier: de 漣 8 à 漣 10 0C; moyenne de juillet: 26 0C). La majeure partie de ce bassin est occupée par le désert de Takla Makan, qui s’étend sur 370 000 km2 et constitue le plus grand désert de sables mouvants du monde; à l’est s’ouvre la dépression du Lop Nor, lagune mouvante qui couvre 3 000 km2 et où vient se perdre le Tarim, rivière endoréique de plus de 2 000 km alimentée par les eaux des Tianshan; ce réseau hydrographique s’accompagne des seules formations végétales du bassin: rubans de taillis de 5 à 50 km de largeur constitués de tamaris et de peupliers résineux. Le contact entre le bassin et les chaînes bordières se fait par un talus de piémont édifié par les éboulis des massifs, où s’infiltrent les eaux, et qui surplombe des cônes de déjection recouverts de loess. C’est là que s’est fixé l’essentiel du peuplement.

Histoire

Sous le contrôle de l’Empire chinois

La dynastie Han, qui envoya dans cette région les armées du général Pan Chao, y établit en 91 après J.-C. le contrôle chinois sur le bassin du Tarim (Kachgar, Kotan...). Ces postes furent évacués par la suite, devant les offensives des Huns. La dynastie Tang effectua au VIIe siècle la reconquête de cette région, où s’était installé un peuple turc, les Ouïgours (Uigur). Les Chinois y établirent les «quatre garnisons»; l’Empire chinois s’étendait jusqu’au lac Balkach et jusqu’à Samarkand. Cependant, les conquérants arabes, au siècle suivant, battirent les Chinois à Tolas (751), ouvrant la voie à l’islamisation des Ouïgours, jusque-là nestoriens. Pour longtemps, le pouvoir chinois était rejeté à l’est, au profit de principautés turques autonomes. Les relations du Xinjiang avec la Chine se bornaient désormais au commerce, au passage des caravanes de la «route de la soie», aux contacts religieux aussi; l’islam, depuis les oasis du Tarim, pénétra peu à peu dans tout le nord-ouest de la Chine, jusqu’au Gansu et au Sh face="EU Caron" オnxi.

Au XVIIe siècle, cette région passa sous l’autorité de tribus mongoles, les Eleuthes, les Dzoungares, contre lesquelles l’empereur Qianlong prit l’offensive. Les Dzoungares furent exterminés après plusieurs campagnes sévères (1755-1757). La région, désormais nommée «nouveaux territoires» (xin jiang ), passait définitivement sous le contrôle de l’Empire chinois, qui s’étendait alors jusqu’aux districts de l’Ili, loin à l’ouest de l’Altaï.

Les peuples autochtones islamisés (Ouïgours, Kazakhs, Kirghiz, Tadjiks – dont beaucoup appartenaient à des groupes ethniques présents aussi de l’autre côté de la frontière, dans la région qui allait devenir au XIXe siècle le Turkestan russe) devaient cohabiter désormais avec des émigrants chinois, temporaires ou définitifs: des officiers et sous-officiers en garnison; des marchands venus échanger le thé, les cotonnades, les soieries contre les chevaux des steppes (ils étaient également usuriers); des bannis (pour crime de droit commun, et aussi pour dissidence politique ou idéologique); des paysans enfin, qui progressent constamment à partir du «corridor du Gansu». Mais cette implantation chinoise resta longtemps très minoritaire. L’autorité chinoise se bornait à la présence militaire et à la suzeraineté sur des chefs féodaux locaux, les beg , investis par Pékin. De la capitale à Kachgar, les courriers de la poste impériale mettaient six semaines par les relais de chevaux les plus rapides.

La révolte de Yakub-beg

L’autorité de la dynastie mandchoue était mal supportée par les Ouïgours. Les révoltes sont fréquentes dès le lendemain de la conquête (1758-1759, 1765). En 1825, un prince ouïgour, membre d’un clan réputé descendant de Mahomet, Jehangir, dirige un mouvement de sécession qui dure trois ans et entraîne les oasis de Kachgar et de Yarkand. En 1865, Yakub-beg, membre du même clan, prend la tête d’un soulèvement beaucoup plus important par sa durée, son ampleur, ses implications internationales.

Yakub-beg était soutenu non seulement par l’aristocratie féodale locale, mais par tout le mouvement populaire ouïgour, dressé contre l’autorité impériale et ses pratiques répressives; il bénéficiait aussi de l’appui d’une secte musulmane, la «Montagne blanche». Vers 1873, il était maître des oasis au sud des monts Tianshan et de tout le bassin du Tarim. Il avait envoyé une mission auprès du sultan de Constantinople, qui lui avait conféré une sorte d’investiture en tant que «prince de Kachgarie». Il était également en relation avec les autorités britanniques de l’Inde, qui lui avaient envoyé une mission quasi officielle en 1870 (Forsyth) et avaient signé avec lui un traité commercial en 1874. Mais l’insurrection ne résista pas à la contre-offensive des armées chinoises. Zuo Zongtang, un haut fonctionnaire qui avait dirigé la répression du mouvement des Taiping et qui venait de reconquérir la Chine du Nord-Ouest (Sh face="EU Caron" オnxi-Gansu) soulevée par une autre insurrection musulmane, réoccupe en 1877-1878 tous les territoires insurgés du Xinjiang. Yakub-beg et ses partisans sont éliminés. La répression fait des centaines de milliers de victimes.

Yakub avait aussi obtenu des appuis du côté de la Russie et signé avec elle un traité en 1872. Avec la poussée des impérialismes européens en Asie centrale (les Russes à partir de Khiva et de Bokhara, les Anglais depuis le Cachemire), le Xinjiang excitait en effet les convoitises des uns et des autres. La Russie, mieux placée, avait profité de l’insurrection de Yakub-beg pour occuper en 1871 les territoires chinois de la vallée de l’Ili, en direction du lac Balkach. La Chine, d’abord contrainte de signer en 1879 le traité de Livadia et de reconnaître purement et simplement le fait accompli, signa en 1881 à Saint-Pétersbourg un second traité encore bien «inégal»: la Russie la contraignait à payer une lourde indemnité, bien que victime de l’agression, et elle n’obtenait la rétrocession que d’une partie du territoire de l’Ili. Pendant toute la fin de la période impériale, jusqu’en 1911, la pression tsariste se maintint. La Russie imposa l’«ouverture» à son profit des principaux centres commerciaux du Xinjiang – Hami, Ouroumtsi, capitale de la province, Kachgar – et y installa des «consulats» dotés de gros moyens politiques, militaires et financiers.

Un «quasi-protectorat» soviétique

Avec la révolution républicaine chinoise de 1911 et la révolution soviétique de 1917, le régime intérieur fut bouleversé profondément des deux côtés de la frontière, mais sans que cela mette fin au mouvement de pénétration russe au Xinjiang. La Chine, depuis la chute de Yuan Shikai, était soumise au despotisme provincial des «seigneurs de la guerre», et le Xinjiang ne faisait pas exception. Yang Zengxin, qui avait remplacé en 1912 le dernier gouverneur mandchou, signa en 1924 des accords commerciaux particuliers avec la Russie, prévoyant la création de nouveaux consulats. En 1931, son successeur Jin Shuren accepta à son tour l’arrivée de missions commerciales russes dans les huit principales villes du Xinjiang. Il était également prévu que le télégraphe et la radio seraient placés sous le contrôle conjoint des autorités soviétiques et des autorités chinoises provinciales.

Le pouvoir du gouverneur Jin était toutefois aussi fragile que celui des autres seigneurs de la guerre chinois de l’époque. Il s’était rendu très impopulaire auprès des Ouïgours par ses impôts, ses monopoles commerciaux, les exactions de sa soldatesque. Il encourageait les paysans de son Gansu natal, victimes de la famine, à occuper les meilleures terres des Turcs; en 1930, il supprima l’autonomie de la dernière principauté turque de la région, celle de Hami. La révolte éclata en 1931, ouvrant une période de luttes politico-militaires confuses au cours de laquelle s’affrontent maints adversaires: l’armée de Ma Zhongying, Chinois «doungane» (musulman), du Gansu, qui, rêvant d’un nouvel empire de Tamerlan et assisté de conseillers turcs et japonais, envahit deux fois le Xinjiang en 1931 et 1933; les forces du général russe blanc Antonov, repliées en Chine depuis la fin de la guerre civile en U.R.S.S.; les autonomistes ouïgours, dirigés par le chef tribal Khoja Niaz, qui tentent en 1933 de proclamer une «république du Turkestan oriental» dans le Tarim; le gouvernement de Nankin, qui envoie à deux reprises de hauts fonctionnaires du Guomindang, sans réussir à réaffirmer sa suzeraineté; les troupes de Sheng Shicai, ancien officier des armées nationalistes de Canton en 1926, qui joue son propre jeu et finira par l’emporter; l’Union soviétique enfin, qui soutient Sheng à la fin de 1933, bien qu’il se soit initialement appuyé sur les Russes blancs. En effet, Staline redoute qu’un succès de Ma Zhongying n’aboutisse à la formation d’un État musulman d’Asie centrale lié aux gouvernements anticommunistes de T 拏ky 拏 et d’Ankara.

Sheng Shicai gouverne pendant dix ans un Xinjiang ayant rompu pratiquement tout lien avec Nankin et devenu un quasi-protectorat soviétique. Un accord de coopération économique comportant un prêt de 5 millions de roubles-or est conclu entre Ouroumtsi et Moscou en 1935; en 1940, Sheng signe un accord minier qui concède aux Soviétiques pour cinquante ans l’exploitation du sous-sol du Xinjiang. Dès la guerre avec le Japon (1937), le 8e régiment soviétique était stationné en permanence à Hami sous uniforme chinois. Sheng, qui avait adhéré en 1938 au Parti communiste soviétique, se réclamait des «six grandes politiques» (anti-impérialisme, amitié avec l’U.R.S.S., égalité entre les nationalités, gouvernement propre, paix, reconstruction). Au début de la guerre, il entre également en relation avec Yan’an et accepte des conseillers politiques communistes de haut rang: l’économiste Mao Zemin, jeune frère de Mao Zedong, et le vétéran Chen Tanqiu, un des fondateurs du Parti communiste chinois en 1921.

Mais, en 1942, estimant le communisme à la veille de la défaite, Sheng se rallie au Guomindang et fait assassiner Mao, Chen et leurs collaborateurs. En 1944, il tente in extremis un dernier revirement en direction de Staline, auquel il offre l’annexion du Xinjiang; mais il doit s’effacer. Le Guomindang reprend le contrôle du Xinjiang.

Le gouvernement autoritaire de Sheng Shicai avait lourdement pesé sur les populations autochtones. Dès le lendemain de la chute de Sheng, une rébellion des Ouïgours et des Kazakhs aboutit à la proclamation de la «république du Turkestan oriental», soutenue discrètement par l’U.R.S.S., protectrice de Sheng jusqu’en 1944 et qui fait ainsi une complète volte-face. Un Ouïgour qui avait étudié en U.R.S.S., à Tachkent, et était sans doute déjà communiste, Saifudin, dirige les «Jeunesses de l’Ili». Nankin, dont le pouvoir en Chine propre est chancelant, essaye d’abord de louvoyer. Un haut dignitaire du Guomindang, Zhang Zhizhong, installe à Ouroumtsi en 1946 un gouvernement de coalition où entrent Saifudin et d’autres autonomistes; l’U.R.S.S. a discrètement accordé sa médiation. Mais les rebelles rompent à nouveau avec le Guomindang en 1947, alors que la guerre civile a repris dans toute la Chine. Acculé, Nankin nomme gouverneur en 1948 un des chefs autonomistes, Burhan, ancien commerçant qui avait aussi étudié à Kazan et à Berlin. Cependant, cette concession tardive est inutile. En 1949, tout le mouvement de l’Ili se rallie à la coalition de «nouvelle démocratie» dirigée par les communistes et se solidarise avec l’armée populaire de libération. Quand celle-ci entre au Xinjiang en octobre 1949, les principaux leaders politiques de la province se rallient à elle: d’une part Burhan, Saifudin et les autonomistes ouïgours, d’autre part Zhang Zhizhong, commandant en chef des troupes du Guomindang sur place.

Le Xinjiang, «région autonome»

Le Xinjiang, intégré complètement dans la république populaire de Chine depuis 1949, est passé depuis lors par les mêmes étapes que les autres régions du pays: «reconstruction», premier quinquennat sur le modèle soviétique, secousses des Cent Fleurs et du Grand Bond en avant, lutte «entre les deux lignes» de 1961 à 1966, révolution culturelle. Pourtant, son évolution présente un certain nombre de caractères originaux qui ne sont pas seulement dus à son éloignement, à son immensité, à son climat quasi désertique. Trois particularités se dégagent: la coexistence de minorités nationales à la personnalité très accusée (Ouïgours, Kazakhs...) et d’émigrés chinois de plus en plus nombreux a créé des contradictions réelles; les problèmes économiques, d’autre part, se sont posés au Xinjiang avec acuité du fait qu’en 1949 le pays était à peine touché par l’industrie moderne; enfin, la proximité de la frontière soviétique a fait du Xinjiang un foyer privilégié des rapports sino-soviétiques, qu’il s’agisse de collaboration ou de conflit.

Ces trois caractères fondamentaux du Xinjiang communiste – multinationalité, construction économique et voisinage soviétique – ne sont d’ailleurs pas indépendants les uns des autres. La construction économique, entraînant la formation d’une assez nombreuse classe ouvrière, a accentué le décalage entre les émigrés Han et les populations autochtones; les exigences de la production industrielle étaient souvent incompatibles avec des coutumes héritées du Moyen Âge musulman: réclusion des femmes, long repos du Ramadan, etc. Par ailleurs, la construction économique, selon qu’elle s’orientait ou non sur le modèle industriel stalinien (priorité à l’industrie lourde, par exemple), impliquait des rapports économiques très variables avec l’Union soviétique, tantôt très étroits, tantôt très lâches. La question des nationalités n’était pas non plus séparable des rapports avec l’U.R.S.S., dans la mesure où les mêmes peuples, le plus souvent, habitent des deux côtés de la frontière, usant des mêmes langues et des mêmes écritures, se référant aux mêmes traditions culturelles; ce qui était initialement un lien supplémentaire très vivant devenait, en période de crise, la source de sévères frictions.

Sur les huit millions d’habitants que comptait le Xinjiang en 1970 (cinq millions en 1953), les Han ne représentaient qu’une petite minorité, même en y ajoutant les quelque 100 000 émigrés arrivés de Chine centrale depuis la Libération: jeunes pionniers, anciens soldats, intellectuels et cadres venus soit volontairement, soit sous le coup d’une sanction. Mais, en 1959, plus de la moitié des 130 000 membres du Parti communiste de la province étaient des Han.

En 1955, le Xinjiang cessa d’être une simple province, pour devenir une «région autonome» aux pouvoirs beaucoup plus larges. La campagne de «rectification» de 1957 (appel à de larges critiques) ouvrit la voie à de nouvelles revendications des milieux nationalistes locaux (création d’un «Uighurstan»), que Pékin dut bloquer brusquement en dégradant des milliers de cadres et plusieurs hauts dirigeants ouïgours (dont le maire d’Ouroumtsi).

Avec la rupture sino-soviétique, l’application de la politique d’autonomie des minorités devint plus délicate encore. L’alphabet cyrillique, introduit en 1956 à la place de l’alphabet coranique désuet, fut remplacé dès 1959 par l’alphabet latin. Les dénonciations des tendances nationalistes et séparatistes qui subsistaient se firent plus sévères à partir de 1959. En 1964, Saifudin accusa l’U.R.S.S. d’organiser le départ de dizaines de milliers de nomades (surtout kazakhs) de l’autre côté de la frontière; cela soulignait la précarité des rapports entre le pouvoir central de Pékin et certaines minorités.

Sur le plan économique, le bilan du nouveau régime est considérable. De 1949 à 1969, les terres irriguées ont doublé, ainsi que la production de céréales par tête. Les progrès de l’industrie sont encore plus nets, notamment pour le pétrole et le charbon. En 1957, l’industrie représentait 27 p. 100 de la production du Xinjiang contre 5 p. 100 en 1949.

La croissance économique, à l’époque du premier quinquennat, se confondait avec le resserrement des liens économiques avec l’U.R.S.S. Entre 1950 et 1960, celle-ci avait fourni mille tracteurs, du matériel pétrolier et industriel, et elle avait collaboré à la construction d’une voie ferrée transcontinentale, de Lanzhou à la frontière de l’Ili. Mais Staline avait en même temps imposé à Mao Zedong en 1950 la création de compagnies «mixtes» (pétrole, minerais non ferreux); il continuait ainsi la politique de pénétration économique au Xinjiang, qu’il avait déjà pratiquée vers 1930 et 1940 par ses accords avec les «seigneurs de la guerre». Khrouchtchev, en 1954, renonça sans compensations à ce contrôle soviétique sur le sous-sol du Xinjiang.

Depuis 1960, la tension sino-soviétique a été vive au Xinjiang. D’autant plus vive que cette région, pour des raisons physiques, est le siège de l’industrie nucléaire et spatiale (base de Lop Nor, où explosa en 1968 la première bombe H chinoise). Les Chinois, à plusieurs reprises, ont accusé l’U.R.S.S. de subversion et de sabotage en liaison avec les nationalistes locaux (notamment kazakhs). De graves incidents de frontières ont éclaté en mai, juin et août 1969 dans le district de l’Ili.

La révolution culturelle, au Xinjiang, s’est manifestée par de violentes attaques des gardes rouges contre l’appareil du parti, et notamment Wang Enmao, le principal dirigeant politique de la province. En septembre 1968, un comité révolutionnaire fut mis en place, dont Wang n’était plus que vice-président.

Le développement économique

Le peuplement

Le Xinjiang comptait en 1982 quelque 13 millions d’habitants, dont plus de 5 millions de Chinois Han et plus d’une dizaine de «nationalités», dont la grande majorité appartient à la famille turque:

– les Ouïgours (6 000 000), qui sont les cultivateurs des oasis qu’ils ont occupées à partir du IXe siècle, assimilant les premiers occupants d’origine indo-européenne;

– les Ouzbeks (7 500), mêlés au peuplement ouïgour;

– les Kazakhs (900 000), organisés en un «département autonome» d’Ili, sont au contraire un peuple de pasteurs transhumants, entre les steppes et les prairies alpines;

– les Kirghiz (112 000) et les Tatares (2 500) sont aussi des pasteurs, mais cantonnés aux vallées occidentales.

Tous ces peuples sont musulmans (sunnites) comme le sont également les Hui (570 000), descendants des colonies envoyées par les Mandchous et qui constituent le «département autonome» de Changji et le «district autonome» de Yanqi, et aussi les Tadjiks (27 000), mais qui sont de souche indo-européenne et implantés sur le flanc du Pamir.

Plus de 100 000 pasteurs mongols sont organisés en deux «départements autonomes» – Bayingolin et Bortola – et un «district autonome» – Hoboksar. Ce sont encore quelque 27 000 Xibe (Sibo) et 40 000 Dongxiang, descendants de guerriers mandchous et qui sont éleveurs dans la vallée de l’Ili; il y reste même des Russes, dont la pénétration date d’avant et d’après la révolution d’Octobre et qui constituent une «minorité nationale» chiffrée officiellement à un millier!

Les activités traditionnelles

On peut distinguer trois types d’implantations liés à trois formes d’activités traditionnelles.

Les Han, les Hui et les Russes constituent un peuplement urbain et sont essentiellement engagés dans des activités du secteur tertiaire: administration, commerce.

Les Ouïgours, agriculteurs des oasis, cultivent au total plus de 1 500 000 ha de terres; 96 p. 100 de celles-ci sont irriguées à partir des rivières descendues des Tianshan et des Kunlun et dont les eaux, grossies au début de l’été par la fonte des neiges, sont conduites dans les champs par des canaux de dérivation ou aryk . Les céréales occupent 80 p. 100 des terres cultivées, dont près de la moitié est consacrée au blé (blé d’hiver dans le bassin du Tarim; blé de printemps au nord des Tianshan et dans la vallée de l’Ili, plus froids). Le maïs vient au deuxième rang, occupant 25 p. 100 des terres cultivées, dont les quatre cinquièmes sur le cours supérieur du Tarim, où il est semé après la récolte du blé (fin juin). Le riz, d’une excellente qualité, occupe 5 p. 100 des terres arables, surfaces qui se sont accrues de 25 p. 100 entre 1949 et 1955. Le coton est la grande culture industrielle du Xinjiang; il a connu un développement considérable: moins de 3 p. 100 des surfaces cultivées en 1949, 8 p. 100 en 1958, et dont les trois quarts sont situés sur les terres irriguées du bassin du Tarim. Le bassin de Tourfan et la vallée de l’Ili constituent deux régions agricoles particulièrement remarquables: l’irrigation est assurée dans le bassin de Tourfan par la technique iranienne des kariz , canaux souterrains de plusieurs kilomètres qui recueillent les eaux infiltrées dans les talus de piémont; un millier de kariz irriguent ainsi plus de 11 000 ha, dont la moitié au moins est consacrée au blé et au coton, mais c’est surtout la production fruitière qui fait la richesse de la région: prunes, pêches, abricots, melons et surtout raisins sans pépins, exportés, séchés, dans toute la Chine. La rivière d’Ili offre de grandes facilités d’irrigation; sa vallée fournit le tiers du blé de printemps et une part importante du riz du Xinjiang; maïs, soja, tabac, coton, soie, pommes (10 000 ha) sont les autres productions de cette région.

L’élevage est l’activité essentielle ou exclusive de toutes les autres «nationalités» du Xinjiang. Il s’agit en général d’un élevage transhumant, pratiqué surtout par les Kazakhs et qui utilise les steppes de Dzoungarie pendant la saison froide et les prairies alpines des Tianshan en été. Le troupeau du Xinjiang se composait en 1955 de 14 millions d’ovins (60 p. 100 de la production chinoise de laine), de 2 500 000 bovins, d’un million de chevaux (dont la race de la vallée de l’Ili, la plus réputée de la Chine) et de 110 000 chameaux (élevage mongol).

L’agriculture pionnière

La conquête agricole des terres arides du Xinjiang est un des aspects de la transformation actuelle de l’espace chinois. Ainsi, plus de quarante nouvelles oasis ont été établies le long du piémont des Kunlun, tandis que l’on étendait les périmètres irrigués des oasis existantes. Mais, dans ce domaine, l’œuvre essentielle est celle du Corps de production et de construction de l’armée populaire de Libération, qui en 1964 cultivait 670 000 ha conjointement aux 220 fermes d’État implantées entre 1950 et 1961 et réparties dans trois régions: 50 p. 100 au nord des Tianshan, en particulier dans le bassin de la Manas, qui est devenu un grand centre producteur de coton, et où une ville nouvelle – Shihezi – comptait déjà 130 000 habitants à la fin des années 1980, et dans la région de Kouldja et sur le piémont méridional des Tianshan. D’après des estimations chinoises, les ressources en eau du Xinjiang permettraient d’irriguer plus de 13 millions d’hectares, potentiel que les Occidentaux et les Soviétiques évaluaient en 1988 respectivement à 6 millions et à 8 millions d’hectares. Plus de 60 p. 100 des terres cultivées sont irriguées effectivement.

Ressources et développement industriels

Longtemps ignorées ou négligées, les ressources industrielles sont activement explorées et exploitées depuis 1950 au Xinjiang, qui se révèle particulièrement riche dans différents domaines, notamment en ce qui concerne le pétrole. Découvert à Wusu en 1938 par les Russes, qui l’exploitèrent et étendirent leurs prospections en Dzoungarie, celui-ci est devenu la principale ressource du Xinjiang, après la découverte en 1958 du bassin de Karamai, qui dispose de près de 300 millions de tonnes de réserves et fournit annuellement 4 millions de tonnes de brut, dont une grande partie est acheminée par pipe-line à la raffinerie de Tushanzi, à 200 kilomètres à l’ouest d’Ouroumtsi. Le pétrole est également exploité en petites quantités dans le bassin de Tourfan et au sud des Tianshan, près de Korla. Les réserves de charbon du Xinjiang seraient parmi les plus substantielles de la Chine, mais actuellement seule l’exploitation du bassin de Liutoawan, près d’Ouroumtsi, semble de quelque importance: encore ne satisfait-elle que les besoins locaux.

Les ressources métalliques sont extrêmement variées: cuivre de Baicheng et de Koutcha, plomb, zinc et argent d’Ouloungtchak et de Jinghe, or de l’Altaï, de Tchertchen et de Keriya, et surtout uranium dans les Tianshan.

La mise en valeur industrielle du Xinjiang a pu être accélérée grâce à la liaison ferroviaire avec le réseau de la Chine orientale, réalisée à partir de Lanzhou par une voie de plus de 1 100 kilomètres, qui a atteint Ouroumtsi en 1959.

La plupart des antiques cités des oasis sont devenues des centres industriels actifs: Hami, à l’est de Tourfan, centre traditionnel d’échanges avec la Chine orientale, est l’une des deux premières bases sidérurgiques du Xinjiang (plus de 80 000 hab. en 1981). Kachgar, plaque tournante des relations entre la Chine et l’Asie centrale, est la plus grande ville du Xinjiang méridional (174 570 hab. en 1990) et un centre textile actif (coton, soie), ainsi qu’un centre de transformation des produits de l’élevage. Yining, au cœur de la riche vallée de l’Ili, est la deuxième ville du Xinjiang (300 000 hab.), où les industries métallurgiques et textiles s’ajoutent maintenant aux activités traditionnelles (cuir, tabac).

Ouroumtsi (ou Urumchi, en chinois Wulumuqi) est la capitale du Xinjiang. Son essor (87 000 hab. en 1948, 320 000 en 1958, plus de 800 000 en 1981 et plus d’un million en 1990) traduit celui du Xinjiang dans son ensemble. Ouroumtsi bénéficie d’une position tout à fait remarquable, sur la voie de liaison est-ouest, branche septentrionale de la célèbre Route de la soie, et au débouché de la seule grande passe transversale qui assure des relations aisées entre le nord et le sud du Xinjiang, à travers les Tianshan. Ouroumtsi a été dotée de toute une variété d’unités industrielles, dont les plus importantes sont la première aciérie du Xinjiang, des filatures de coton, des usines de matériel minier et d’instruments agricoles.

La population du Xinjiang a doublé entre 1975 et 1990 et c’est un des taux d’accroissement les plus élevés de l’espace chinois; c’est que les taux de croissance naturelle des ethnies minoritaires restent nettement plus élevés que ceux de la population chinoise Han; de plus, on constate une importante immigration Han: 10 p. 100 de la population de la région en 1957 et quelque 40 p. 100 en 1982; ainsi se poursuit une «sinisation» active de ce domaine auquel ses ressources, ses installations nucléaires (les expériences atomiques chinoises se déroulent dans la région du Lop Nor) et ses 2 500 kilomètres de frontières avec l’ex-U.R.S.S. (avec de part et d’autre les mêmes familles ethniques) confèrent une place de tout premier plan dans les préoccupations chinoises en matière territoriale.

Xinjiang ou Sin-kiang
(anc. Turkestan chinois) région autonome de la Chine du N.-O.; 1 646 800 km²; 17 000 000 hab. (Ouïgours (47 %), Kazakhs, Mongols, Tibétains, Chinois (37 %), etc.); cap. Urumqi. De part et d'autre des Tianshan, hautes montagnes qui traversent le Xinjiang, s'étalent: au N., la Dzoungarie, région steppique; au S., le Taklimakan, vaste désert. L'ensemble est ceinturé de redoutables massifs: Altaï, Pamir. Le climat est froid et aride. L'industrie extractive a permis, depuis 1950, l'essor de la région, jusqu'alors vouée à l'élevage extensif (chameaux, moutons, chèvres); en effet, le sous-sol est riche en pétrole, en charbon et en fer, notam., mais le Xinjiang souffre de sa position excentrée. La Chine y réalise ses essais nucléaires et y a installé des camps d'internement. En 1990 et 1997, des émeutes ont provoqué l'intervention de Pékin contre les musulmans ouïgours.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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